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Le repas est terminé depuis plus d’une heure. Les nérotes (bougies de sabbat), posées sur la table de la salle à manger éclairent encore la maison.

Papa et Jonathan étudient un passage de la Torah.

Maman lit un livre assise sur le gros fauteuil rouge, tandis que  Livna, recroquevillée sur l’autre fauteuil, écoute d’une oreille attentive les paroles de son père et de son frère :

 

Puis la fillette porte à nouveau son attention sur les paroles de son père :

« …Alors afin de les sauver tous les deux d’une mort certaine, le prophète raconta au monstre qu’il n’était là que pour le remonter à la surface, et de l’apprêter comme mets principal du grand festin des justes !  … »

 

Elle écoute à nouveau son frère et son père :

    « … Ainsi qu’il est écrit dans la guemara (talmud), la Reine shabbat est la Chehina (présence) de Hachème (Dieu) qui descend sur la terre chaque semaine ! »

 

Maman lève la tête une fois de plus. Elle a un petit sourire aux lèvres :

Maman sourit encore :

 

 

Livna est très heureuse ! Sa pensée galope à présent comme un poney joyeux.

Elle imagine une grande, une immense reine, portant un très long voile débutant en haut du ciel et descendant jusqu’au bas des maisons.

Elle imagine sa robe semblable aux nuages du ciel.

Elle imagine sa couronne incrustée d’émeraudes, de diamants, et d’autres pierres précieuses. Elle ferme les yeux pour mieux les admirer, mais lorsqu’elle les ouvre à nouveau …

 

Le rêve commence

Elle se retrouve dans un couloir gigantesque au parterre en cristal, un couloir qui s’étend à perte de vue. Livna ose quelques pas, marche doucement, un peu plus vite, puis elle se met à courir, et à glisser comme sur une patinoire ! Elle arrive finalement devant une porte colossale où est  inscrit en lettres d’or : Royaume de Chabbat

 

 

Elle donne trois petits coups secs : Toc, toc, toc…

La porte s’ouvre soudain sur une merveilleuse salle de fête au sol bleu saphir, et aux murs bigarrés ! Deux grands bougeoirs en argent soutenant chacun sur leur tête une bougie allumée, l’accueillent avec enthousiasme :

Derrière les chandeliers, la fillette distingue à présent une table géante nappée d’une toile blanche brodée de fil doré, et cousu de dentelle.

Un « oh » d’exclamation se fait entendre dans la grande salle.

  C’est en effet une très grande coupe aux larges yeux rouges comme le vin. Elle se tient sur un seul pied, telle une rose carmin aux pétales et à la tige d’argent. Sautant d’un endroit à l’autre de la table, elle ne cesse d’arroser sa pauvre soucoupe qui a déjà bien du mal à la suivre :

La jeune invitée se retourne et découvre alors devant elle, deux petites « Dames boites », avec de drôles de chapeaux pleins de trous.

La dame boîte que l’on nomme Miss Poivrière se gratte sa gorge de poivrière et poursuit :

 

Réconciliées pour un temps, nos deux « Miss » s’éloignent à petits sauts de salière et de poivrière.

C’est alors qu’un roulement de tambour interrompt le brouhaha général. La grande porte se rouvre, et les deux chandeliers crient de leur plus grosse voix :

Roulement de tambour.

 –  Les assiettes plates !

Des dizaines d’assiettes arrivent les unes derrière les autres, tel une armée de gentils soldats.

    –  Les assiettes creuses ! Poursuivent les deux de leur voix de    stentor.

    –   Les petites assiettes, ou assiettes à dessert !

Ces dernières entrent dans un désordre sympathique.

   –  Youpi, c’est Shabbat ! Youpi, vive la Reine Shabbat !

Mais le défilé ne s’arrête pas là. Arrivent encore les verres en cristal finement sculptés, et les couverts : couteaux, fourchettes, cuillères, petites cuillères, tous aussi scintillants que les étoiles du ciel. Les uns après les autres, ils s’installent sur l’immense table. Nos deux bougeoirs poursuivent leur présentation :

      –  Mes amis, mes chers amis, voici à présent la vedette de notre

         fête, voici notre Couscoussier !

Un applaudissement général s’élève dans la salle. Le Couscoussier pénètre alors dans son bel habit, fumant de tous côtés et portant sur sa tête une belle semoule jaune et luisante.

     –  J’espère que vous aimez cela, chère Livna !

Livna fait oui de la tête.

Un léger calme suit la parade de la vaisselle. Cependant miss poivrière s’impatiente :

Puis d’un même chœur tous entonnent : Léha dodi…

L’euphorie est générale. On se prend par la main, on danse, on tourne, on fait les rondes. Dans l’une d’elles, Livna remarque deux formes géantes recouvertes d’un tissu de velours brodé. Elles ressemblent à des fantômes !

Mais voici qu’apparaît le vin, accueilli par des cris de joie et des applaudissements.

–  C’est formidable, nous sommes tous au complet…

Et la coupe, du haut de sa soucoupe ordonne enfin :

–  Tout le monde en place !

Assiettes, couverts, pains, vin montent sur la table à toute allure. Les serviettes dans un envol blanc, pénètrent à l’intérieur des verres.

 Tout est fin prêt pour  l’accueil de la grande Reine !

La bouteille débouche sa tête et s’incline devant la coupe du Kidouch. Le silence est total. Livna, debout près du fauteuil des invités, est radieuse. Elle attend patiemment la suite des évènements.

Mais voilà que, tout à coup, un sifflement se fait entendre. Le sifflement que fait un objet lorsqu’il fend l’air avant de tomber. Ce sifflement se termine par un bruit de choc et de verre brisé.

 

 

 

Rencontre avec la pierre

 

Livna se soulève aussitôt sur la pointe des pieds, et constate avec effroi que le sol en saphir est fissuré, et même brisé par certains endroits ! Au milieu de ces éclats, notre amie aperçoit un magnifique joyau ! C’est un rubis, gros comme un melon, qui brille de mille feux. La jeune invitée n’a jamais rien vu d’aussi beau !

  –  Qu’est-ce c’est que cette merveille ? S’exclame Koss première.

  –    Une pierre précieuse ! Répond miss salière très agitée.

  –  Une pierre ? Reprend le vin, mais nous ne pouvons pas la laisser ici ! La Reine doit arriver d’un moment à l’autre…

  –   Bouteille a raison, nous devons…

La petite fille, qui s’était approchée avec l’intention de refermer la fenêtre, s’écrie soudain :

  –   Regardez ! Là, dans le ciel !

Tous lèvent la tête et aperçoivent, volant à perte d’haleine, un oiseau portant sur le dos une sorte de sac en velours.

 Une gigantesque colombe, aussi blanche que le lait, se pose alors sur le rebord de la fenêtre :

   –  Il est ici ? Je le cherche depuis plus de deux heures !

   – Mais, c’est Chlomit, notre précieuse colombe ! Shabbat Chalom Chlomit ! Notre Reine ne t’accompagne pas ?

La pauvre Chlomit est en larmes :

   –  Si vous saviez, si vous saviez… C’est affreux… Notre Reine, notre bonne Reine… Elle n’est plus qu’une pauvre Reine…Elle…Elle…

        –   Qu’y a-t-il ? Que se passe-t-il ? Chlomit, explique-nous !

    –  La couronne, sa belle couronne est tombée. Et le rubis, la plus grosse de ses pierres, a disparu, car personne n’est parvenu à le rattraper.

Et les pleurs de Chlomit reprennent de plus belle !

        –  Ne crains rien, il est bien ici ! Tranquillise l’une des assiettes à gâteau.

   –  Dieu soit loué, il est intact ! Souffle la colombe tout en pénétrant dans la salle de fête. Mes amis, je vous en prie, aidez moi à le placer dans la sacoche qui est accrochée à mon cou !

De ses deux mains, Livna soulève la lourde pierre avec énergie, et la glisse délicatement dans le sac.

Chlomit reprend aussitôt son envol. Malheureusement, après quelques mètres, sous le poids du joyau, la courroie de la sacoche se casse. Par chance ce dernier atterrit à nouveau sur le sol en saphir.

–  Oh, mon D…, S’écrie Chlomit catastrophée. Comment vais-je faire pour repartir, avec ma gibecière ainsi cassée ?

  – Peut-être qu’en l’attachant… Propose Livna tout en s’approchant de l’oiseau.

D’un mouvement rapide et minutieux, elle parvint à nouer les deux morceaux de lanières l’une à l’autre :

  –   Voilà, c’est réparé ! Se réjouit la fillette.

Mais la courroie est à présent trop courte pour passer autour du cou de la colombe. L’apercevant ainsi effondrée, notre petite amie se décide à prendre en main la suite des évènements :

Tout le monde applaudit, puis l’aide à s’installer.

 

 

Le voyage

 

Sur le dos de la belle Chlomit, Livna s’envole dans le ciel.

     –  La sacoche n’est pas trop lourde ? Interroge l’oiseau.

     –  Non, non ! Répond courageusement la fillette. Je la sens à peine !

     – Nous approchons de la mer. Nous allons bientôt la survoler ! Poursuit sa nouvelle amie.

    –  Formidable !

Puis après un petit silence, la jeune voyageuse interroge :

Se remémorant ses larmes abondantes, la colombe se met aussitôt à accélérer.

Livna resserre son étreinte autour du cou de l’oiseau.

Soudain un vent puissant se met à souffler avec violence. La colombe a du mal à résister. Elle tourne, se retourne, fait des looping. Et la fillette se mord les lèvres afin de ne pas crier. Finalement Chlomit donne un grand coup d’aile et réussit à s’éloigner de la turbulence. Epuisée, elle décide de se poser un instant afin de reprendre un peu son souffle. Nos deux amies atterrissent donc en douceur sur une jolie plage de sable fin et doré, bordée par une mer limpide :

Au même instant, sortant du plus profond des eaux, un rire démoniaque les glace de la tête jusqu’aux pieds.

Elles se regardent affolées :

L’oiseau et la fillette suivent le Rabbi. Tous trois pénètrent dans les flots. Ils avancent lentement jusqu’à immerger leurs pieds, leurs genoux, leurs ventres, la base de leur menton. C’est alors que Livna s’écrie :

L’homme et l’oiseau sont déjà sous l’eau. La fillette les suit le plus rapidement possible et malgré sa peur, elle finit par plonger. C’est alors que s’offre à ses yeux la splendeur d’un univers caché. Des poissons multicolores, des algues aux formes diverses, des hippocampes et des coraux. Devant elle, Chlomit nage en battant des ailes. L’eau ne gène pas sa respiration. Désirant arriver au plus vite devant le monstre, le vieil homme avance à présent très rapidement. Il est maintenant face à l’affreux cétacé qui le regarde avec ses gros yeux glauques :

Le monstre se met soudain à trembler, ce qui provoque un tourbillon sous marin, et propulse Livna et Chlomit hors de l’eau. Nos deux amies se retrouvent sur la plage, la tête dans le sable.

 

Livna se retourne afin de le chercher du regard et aperçoit alors à sa grande joie le joyau de la couronne :

Livna grimpe à toute allure sur l’oiseau qui prend aussitôt son envol.

Après un long moment d’enivrement au milieu d’endroits féeriques qu’elles viennent de traverser, Chlomit annonce à Livna :

Livna est émue. Elle ouvre tout grand les yeux et attend. La colombe prend de l’altitude et pénètre dans un lieu fantastique, un univers de couleurs, où le rouge, le jaune, le bleu, le vert, le violet semblent valser.  La fillette s’écrie :

 

Cependant devant l’insistance de son amie, Chlomit accepte tout de même de faire une petite pose sur un superbe nuage violet.

–  Oh ! S’exclame Livna, c’est si beau que j’aimerais rester ici toute ma vie ! Mais dis-moi, comment faire pour garder un petit peu de ce domaine ?

–  Tu n’as qu’à tendre la main ! Lui répond le bel oiseau.

Notre petite héroïne lance alors sa main, et attrape un maximum de couleurs qu’elle glisse aussitôt dans ses poches. Elle en prend autant que les replis de ses vêtements  peuvent en contenir !

–  Dépêchons-nous ! Ordonne la voyageuse. Car notre Reine doit être effondrée !

Sans tarder davantage, elles reprennent leur route.

–  Nous approchons ! Lance Chlomit essoufflée par ses efforts.

Autour d’elles, il y a à présent un long, très long voile qui semble être infini :

 –   Qu’est-ce que c’est, Chlomit ?

 –   C’est le bas de la robe de la Reine !

Livna constate alors avec effroi que le voile est presque entièrement recouvert de salissures ! De la tomate sur la droite, du cambouis sur la gauche, de l’encre au milieu, mais aussi de la boue, de la graisse et de la peinture !

 Livna est alors si triste que les larmes remplissent ses yeux :

Pour toute réponse, Chlomit pousse un long soupir interminable.

Soudain, Livna se révolte :

–   Ce n’est pas juste, pas juste, que la Reine ait honte ainsi !

Et que dit Dieu lorsqu’Elle apparaît dans un tel état ?

–  Il ne dit rien, parce qu’elle a suffisamment honte !

–   … Mais puisqu’Il sait d’où proviennent ces taches, pourquoi ne fait-Il rien pour les empêcher ?

La blanche colombe la regarde avec gravité :

–    N’oublie jamais ma petite fille que c’est à nous de protéger la Reine ! Allons, dépêchons-nous !

–   Non…Non… Je ne peux pas, je ne peux pas continuer sans faire quelque chose pour sa robe !

–    Que veux-tu faire ? La nettoyer ?

–    Pourquoi pas ?

–  Parce qu’à peine auras-tu fini de la laver, qu’une nouvelle série de taches apparaîtra à nouveau !

 Livna a la gorge serrée et le cœur lourd. Elle aimerait donner ce qu’elle a de plus beau pour… Tout à coup, une idée la traverse ! « Ce qu’elle a de plus beau ! » Pense-t-elle. Ce qu’elle a de plus beau présentement ce sont les couleurs du domaine de l’arc-en-ciel ! Sans l’ombre d’une hésitation, elle plonge ses mains dans le fond de ses poches, et de toute la force de ses bras, elle lance ses milliers de couleurs :

 

–   Voilà Reine Shabbat ! Crie-t-elle avec bonheur,  c’est pour toi, rien que pour toi ! Toutes mes couleurs cacheront les taches de ta robe et tu seras à nouveau la plus belle. Et en attendant qu’en bas, ils comprennent, ta robe sera multicolore !

Chlomit écarquille ses yeux :

  Une fois de plus, Livna grimpe sur le dos de l’oiseau qui s’élève plus haut dans le ciel.

Très essoufflées, elles atteignent enfin la zone où demeure la Reine. Elles s’y arrêtent, et constatent avec inquiétude que le lieu est tout noir de lettres ! Des « aleph », des « beth » des « hé », jusqu’au «tav». Tous les composants de l’alphabet hébreu se trouvent réunis dans cet espace situé entre le ciel et la terre :

Le petit « Chin » (ch. hébraïque) n’a pas fini sa phrase qu’une jolie farandole de mots se forme sous les yeux éblouis de nos deux héroïnes. Et Livna qui a sept ans sait déjà lire, en déchiffre sans grande difficulté un bon nombre.

Elle reconnaît : « Shabbat, Leha-dodi, Hachème, malka, etc. … ».

 Puis le joyeux ballet encercle la pierre, la soulève, et s’élève vers les hauteurs.

 La lumière du monde d’en haut se reflète maintenant dans le rubis, et le ciel vu d’en bas, rougit. Il a la couleur du soleil couchant, couleur qu’il prend chaque semaine à l’instant de l’apparition la Reine Shabbat !

Les lettres sont à présent toutes bien installées à leurs places respectives, et la pierre lance des milliers de nuances lumineuses.

Chlomit est remontée sur l’épaule de la Reine, et  Livna, assise sur un nuage rose bonbon, contemple le merveilleux tableau qui s’offre à son regard. C’est alors qu’elle entend le son assourdi, par une légère brise du soir, de petites voix aïgues :

La fillette reconnaît sans mal ses amis, les habitants du royaume de Shabbat. Cependant ils sont si loin, qu’elle ne parvient pas à leur répondre.

Mais le message est tout de même passé ! C’est donc avec une certaine impatience, que Livna se prépare à recevoir, le plus extraordinaire cadeau qu’elle ait pu espérer ! Son cœur bat très fort, car elle va enfin réaliser son rêve le plus profond, c’est à dire découvrir le vrai visage de Shabbat !

Soudain elle sent la Reine se pencher vers elle, et déposer délicatement sur sa joue, un doux baiser très tendre.

Livna ouvre les yeux instantanément et émerveillée, elle aperçoit le tendre sourire de sa maman !

 

 

                                                     Chabbat Chalom, les enfants !

Conte Carole Rotnemer

Dessin Livna Rotnemer

 

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